Vide stratégique et crise économique

Philippe Baumard, président du conseil scientifique du Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégiques (CSFRS), vient de publier l’ouvrage « Le vide stratégique » qui répond à la question suivante : et si la succession des crises et des impasse actuelles (politiques, économiques, sociales) résultaient d’un vide stratégique ? Pour Philippe Baumard, ce vide est le produit d’une « lente construction » qui, depuis la Guerre froide, a remplacé l’art de la stratégie par l’art de la tactique. Synonyme d’ignorance et de défaillance, le vide stratégique, selon l’auteur, favorise aujourd’hui la grande criminalité, comme la délinquance financière ou environnementale. Il empêche de penser le futur. Il conduit à un « abandon du réel ». Perspective réjouissante, n’est-ce pas ?

Dans un entretien donné à la revue Horizons Stratégiques, Philippe Baumard revient sur les principaux éléments de son livre. Extraits.

Pour caractériser ce début de siècle, vous proposez de substituer la notion de « vide stratégique » à celle de « crise ». Pouvez-vous nous expliquer un tel choix ?

Une crise signifierait que les modèles existants sont pérennes et valides, et qu’ils nécessitent seulement quelques ajustements. Le problème auquel nous faisons face est que la plupart de nos modèles économiques, sociaux ou militaires sont devenus obsolètes. ils répondent à une construction du monde, et à l’organisation de son partage, qui furent conçus dans une organisation politique du monde qui n’existe plus et dans un contexte de ressources totalement différent. En ce sens, nous sommes bien en situation de « vide stratégique » car la solution ne consiste plus à bouger le curseur, à modifier des niveaux de taxation, à ouvrir un peu plus, ou un peu moins, les portes du domaine, mais bien à redéfinir la façon dont nous gérons nos sociétés, et la façon dont les puissances économiques et financières globales gèrent, ensemble, la question de leur pérennité […].

Quand vous parlez de vide stratégique, s’agit-il d’un constat à l’échelle du monde, d’une spécificité occidentale ou européenne ?

"Le vide stratégique" de Philippe Baumard

Vous avez raison de le souligner: cette situation de vide stratégique est inégalement répartie dans le monde. L’Europe et les États-Unis sont particulièrement touchés, parce qu’ils portent en eux l’inertie de leur fondations, ce qui n’est pas exactement le cas pour les économies des pays émergents, mais bien le cas de leurs systèmes politiques. Ce serait trop réducteur de rapporter le phénomène à une simple question de frontières géographiques. c’est plutôt un modèle du monde, – si vous voulez un modèle de conduite des affaires du monde -, qui est en train de s’éteindre dans ce vide stratégique.

Ce modèle pèse plus lourdement sur le Vieux continent qu’au sein des pays émergents, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas en Inde, en Chine ou au Brésil, les vestiges de ce monde qui sont aussi happés par cet abîme stratégique. La Chine est aussi concernée que l’Europe – notamment par sa position de premier fournisseur global – par cette fin des modèles historiques. La différence réside dans ce « réalisme offensif » qui caractérise aujourd’hui sa politique étrangère, aussi que ses réformes domestiques. Cela se traduit par une « conduite des affaires » qui considère chaque rapport de force comme une relation unique et détachée de tout classement hiérarchique, de conditions de pérennité, ou d’externalité dans sa politique de gouvernance […]

« Il n’y a rien de sombre dans cet état du monde, bien au contraire »

Nous ne pouvons plus nous contenter de poursuivre une politique « d’ajustements fins » sur un système qui nécessite une profonde refonte. Il n’y a rien de sombre dans cet état du monde, bien au contraire : nous avons l’opportunité de prendre part dans une transformation sans précédent, où l’écart entre les gouvernants et gouvernés en termes d’information, de compétences, de compréhension du monde, est historiquement faible. Ce serait une erreur de vouloir accroître cet écart et revenir à une politique de dissociation entre ceux qui ont la capacité de « voir » et ceux qui ont le devoir « d’être vues ». Les seul problème réside dans ce « prendre part » qui sous-entend que  nous sommes un acteur d’une stratégie globale qui reste à inventer. Une certaine forme de capitalisme historique s’accommode mal de ce nouveau contexte de « coopétition » et aimerait maintenir un héritage de la guerre froide, quitte à faire entrer le monde dans une guerre âpre ou « douce-amère ». Ce serait là aussi une erreur […].

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