La philanthropie européenne et le capitalisme

Le 10 avril dernier, Arte a diffusé le documentaire « Warren, Bill et les autres », consacré à la philanthropie. Seconde partie d’une réflexion sur les enjeux de la philanthropie aujourd’hui, avec cette fois-ci un focus sur l’Europe.

Philanthropie discrète et familiale

Dans la première partie, nous avons vu l’essor du philanthrocapitalisme, c’est-à-dire la philanthropie gérée selon les modèles de l’entreprise et de l’investissement, avec une logique de résultats. Un modèle typiquement anglo-saxon qui a du mal à s’exporter en Europe. Pour preuve, l’unique Européen signataire de la campagne Giving Pledge de Warren Buffett et Bill Gates est Nicolas Berggruen, un Saxon, surnommé par le Wall Street Journal « le milliardaire sans domicile fixe ».

L’Européen est plus discret, plus « familial »; il agit pour des convictions religieuses ou par passion » et ne consacre qu’une « faible » partie de sa fortune à la philanthropie. Des critères presque antinomiques à ceux de l’Anglo-saxon. L’approche anglo-saxonne du don est plus décomplexée : les États-Unis, le Royaume-Uni et même la Chine publient le palmarès des plus grands donateurs. Aux États-Unis, une revue spécialisée (The Chronicle of Philanthropy) est consacrée à la philanthropie et à l’action des philanthropes.

En Europe, la démarche des philanthropes est ancrée dans une tradition familiale, qui a le plus souvent pris la forme d’une fondation, car elle permet à ces familles d’avoir une influence non négligeable sur les projets qu’elles financent. La discrétion reste de mise dans cette approche traditionnelle de la philanthropie. C’est le cas de la famille Rothschild. Ariane de Rothschild, qui intervient dans le documentaire d’Arte, est l’épouse du fils d’Edmond de Rothschild, fondateur de la banque de gestion de patrimoine du même nom. Elle préside un réseau de douze fondations en France, Suisse, États-Unis, Espagne et Israël. La plupart de ces fondations ont été créées aux 19ème et 20ème siècles par des membres de la famille de Rothschild. Voilà un exemple de philanthropie « dynastique » qui tranche avec la pensée des philanthropes américains. Souvenons-nous d’ailleurs de la célèbre phrase d’Andrew Carnegie : « c’est un déshonneur de mourir fortuné ».

La place essentielle de l’État et la responsabilité des entreprises privées

Peter Krämer, armateur de Hambourg, estime que les participants de Giving Pledge « se trompent sur le fond » : « pour moi, l’attribution des financements ne dépend pas du bon vouloir de milliardaires, c’est à l’État qu’il appartient de décider de ce qui est juste. Et, à travers lui, le citoyen ». Peter Krämer différencie la « pauvreté relative » de la « pauvreté absolue ». L’État peut régler la pauvreté relative mais pas la pauvreté absolue, c’est pourquoi il a décidé de s’investir surtout en Afrique et pas en Allemagne, où l État a les moyens de lutter contre la pauvreté. Il a donc lancé, en partenariat avec la Fondation Nelson Mandela et l’UNICEF, le programme « des Écoles pour l’Afrique » qui prévoit la scolarisation de 8 millions d’enfants d’ici 2013 dans 11 pays.

Ariane de Rothschild.

Dans son dernier ouvrage « Les 7 péchés du capital », Charles-Henri Filippi rappelle que « le capitalisme s’inscrit dans une trilogie économique, politique et morale : celle du marché, de l’État et de la démocratie. Le marché nourrit le progrès ; l’État l’organise, le contrôle et participe à son développement ; la démocratie le distribue en l’inscrivant dans un projet collectif ». Une initiative comme celle de Giving Pledge a pour effet pervers de déresponsabiliser de plus en plus l’État de ses fonctions et de laisser les secteurs les plus les essentiels (la santé, l’assistance et l’éducation) au bon vouloir d’institutions privées

Dans la pénultième scène du documentaire d’Arte, Warren Buffett et Ariane de Rothschild confrontent justement leurs deux modèles philanthropiques. Ariane de Rothschild explique : « la crise à laquelle nous sommes confrontés depuis 2000 m’a amenée à me poser beaucoup de questions sur le modèle capitaliste. Je crois au capitalisme mais il me paraît indispensable de corriger certaines choses. Les entreprises doivent prendre davantage en considération la société, l’environnement, tout ce qu’on appelle les facteurs externes. Par souci d’équilibre, je préfère intégrer ces paramètres dans mon entreprise plutôt que de devoir réparer les dommages a posteriori ».

Repenser le modèle capitaliste

Cette vision de la philanthropie a la spécificité de ne pas agir pour le bien commun une fois les dégâts constatés (combien de personnes ont subi de plein fouet les activités boursières de Warren Buffett ?) mais à financer des projets plus responsables qui prennent en compte des aspects sociaux et environnementaux. Cela implique in fine de redéfinir le modèle actuel du capitalisme et de mettre fin à ses excès. Cela signifie notamment la nécessité de tenir compte de la raréfaction des ressources premières et de passer d’une économie de la réparation à une économie de la préservation ; et de développer l’entrepreneuriat social afin de résorber les inégalités entre les riches et les pauvres. Cela nécessite bien sûr d’avoir une vision de développement économique sur le long-terme et non pas un raisonnement phagocyté aux cours boursiers quotidiens.

Dans cette vision d’une économie plus humaine, la philanthropie doit trouver sa juste place entre désintéressement et logique économique, comme le montre le schéma ci-dessous.

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