Philanthrocapitalisme : controverses sur le don à l’ère du néolibéralisme

Le 10 avril, Arte a diffusé le documentaire « Warren, Bill et les autres », consacré à la philanthropie. Est-ce aux institutions privées de régler les problèmes du monde ? Première partie d’une réflexion sur les enjeux de la philanthropie aujourd’hui. Dans ce premier article, nous analyserons les enjeux du philanthrocapitalisme.

The Giving Pledge : les milliardaires sauveurs de l’humanité ?

Le documentaire d’Arte prend comme point de départ l’initiative Giving Pledge, prise par Warren Buffett, considéré comme le 3ème homme le plus riche du monde, et Bill Gates, fondateur de Microsoft et 2ème homme le plus riche du monde. La campagne Giving Pledge (soit « la promesse de don ») a débuté officiellement le 4 août 2010. Son principe est simple : convaincre les 400 personnes les plus riches de s’engager à donner au moins la moitié de leur fortune, de leur vivant ou après leur mort, pour les bonnes œuvres. L’esprit de cette entreprise est de mettre en valeur ceux qui donnent et de créer ainsi une émulation incitant encore plus de personnes à devenir philanthrope.

En avril 2011, 69 personnes richissimes avaient déjà rejoint cette initiative, portant le montant des promesses de dons à un minimum de $120 milliards. Sachant que les 400 Américains les plus riches possèdent $1.200 milliards, Bill Gates et Warren Buffett espèrent, en les convainquant d’en verser la moitié, récolter environ $600 milliards, soit l’équivalent d’un quart du produit intérieur brut de la France !

Qui sont les signataires de Giving Pledge ? On peut citer de nombreuses personnalités très connues : Paul Allen, cofondateur de Microsoft ; Michael Bloomberg, ancien maire de New York City ; Larry Ellison, PDG d’Oracle ; Barron Hilton, ex-PDG du groupe hôtelier du même nom ; George Lucas, célèbre producteur ; Pierre Omidyar, cofondateur d’eBay ; David Rockefeller, créateur de la Commission Trilatérale ; David Rubinstein, fondateur du groupe Carlyle ; ou encore Mark Zuckerberg, cofondateur de Facebook. Giving Pledge mélange donc héritiers et nouveaux riches de la Silicon Valley et de Wall Street.

1990-2010 : l’essor de la philanthropie aux États-Unis

De 1990 à 2000, les dons totaux des fondations américaines ont plus que triplé, passant de $8.8 milliards à $27.6 milliards. Pendant la même période, les sommes versées à l’étranger ont presque quadruplé : elles sont passées de $0.8 milliard à $3.1 milliards. Dans le même temps, les impôts pour les plus riches n’ont pas cessé de baisser, surtout sous la présidence de George Bush Jr. La conséquence est simple : des riches plus riches, moins de redistribution et moins d’argent pour les pouvoirs publics.

Warren Buffet, Melinda et Bill Gates.

Le 30 mars dernier, Barack Obama a d’ailleurs souligné ce paradoxe et a appelé à une augmentation des taux d’imposition pour les riches, estimant que le système actuel de niches fiscales profitant aux contribuables les plus aisés n’était pas équitable : « aujourd’hui, les Américains les plus riches payent des impôts à des taux parmi les plus bas depuis 50 ans. Voulons-nous continuer à accorder des réductions d’impôts aux Américains les plus riches comme moi, ou Warren Buffett, ou Bill Gates – des gens qui n’en ont pas besoin et qui ne les ont jamais demandées ? »

Warren Buffett ne demande pas mieux que de payer plus d’impôts ! Dans une tribune publiée le 14 août 2011 dans le New York Times, le milliardaire écrivait : « pendant que les pauvres et les classes moyennes combattent pour nous en Afghanistan, et pendant que de nombreux Américains luttent pour joindre les deux bouts, nous, les méga-riches, continuons à bénéficier d’exemptions fiscales extraordinaires ». Il expliquait que son taux d’imposition par l’État fédéral représentait 17,4% de ses revenus imposables l’an dernier, alors que celui des 20 personnes travaillant dans son bureau était compris entre 33 et 41%.

Conséquence de ce désinvestissement de l’État : les plus riches décident de prendre les devants et de financer à une échelle globale et pour des sommes encore jamais vues des programmes qui devraient théoriquement être mis en œuvre par les pouvoir publics. La philanthropie a toujours existé. Mais il y a une différence entre financer un hôpital, une salle de concert et une bibliothèque d’université prestigieuse, et financer des programmes gigantesques pour « changer le monde », comme s’en vante Melinda Gates.

La logique « business » du philanthrocapitalisme

Le concept de philanthrocapitalisme a été popularisé par Matthew Bishop, journaliste à The Economist, dans son livre « Philanthrocapitalism : how the rich can save the world », publié en 2008. Pour Matthew Bishop, Bill Gates et Warren Buffett sont en train de révolutionner le monde de la charité. Au-delà des sommes faramineuses qui sont impliquées, M. Bishop signale que c’est l’approche très « business » adoptée par ces donateurs qui se démarque de la philanthropie traditionnelle.

"Philanthrocapitalism" de Matthew Bishop et Michael Green.

Les philanthrocapitalistes utilisent des stratégies d’affaires et mettent en place des mécanismes de reddition de compte qui poussent beaucoup plus loin cette démarche. Matthew Bishop voit ce mouvement d’un bon œil, qui pourrait être « la plus grande force du bien dans le monde ».

La mutation a d’abord été observé aux États-Unis, dans la Silicon Valley, qui, à la suite de sa forte croissance économique, a vu émerger des philanthropes plus jeunes, devant leur fortune à leur entreprise et ne s’inscrivant pas dans une tradition familiale. Selon The Observer, auparavant, 75 % des personnes les plus riches avaient hérité de leur fortune, désormais, ils ne sont plus que 25 %. Ces grands philanthropes veulent rendre la philanthropie plus performante, s’inspirer des méthodes qui ont porté leur réussite personnelle dans la conception de leur projet philanthropique. Ces jeunes philanthropes critiquent la philanthropie traditionnelle incarnée par Carnegie, Rockfeller et Ford, qui selon eux reproduit la bureaucratie étatique. Ils ne veulent pas transmettre l’intégralité de leur fortune à leurs enfants. Ces nouveaux philanthropes fonctionnent en réseau Outre-Atlantique, où la pratique des cercles de donateurs (giving circle) est courante.

Les critiques du philanthrocapitalisme

Dans son livre « Financiers, philanthropes : sociologie de Wall Street », Nicolas Guilhot, chercheur au Social Science Research Council de New York, voit d’un mauvais œil la montée de ces nouveaux philanthropes issus de la Silicon Valley et de Wall Street. Outre l’esprit revanchard des nouveaux riches de la Bourse, capable de rivaliser avec la bourgeoisie d’affaires, Nicolas Guilhot met en lumière le principe essentiel de cette philanthropie : les diverses fondations (Rockefeller, Ford… pour les anciennes, Soros, Gates… pour les plus récentes) n’ont d’autre but que d’imposer, sous couvert de générosité, la logique de rendement et de performance propre au monde capitaliste. Relativement autonome – s’éloigner du capital pour mieux le servir -, le champ philanthropique s’apparente à une lessiveuse, « vaste opération de blanchiment éthique » qui tente, in fine, de produire des savoirs positifs, des discours normatifs – de nouvelles formes de gouvernementalité.

En dernier ressort, c’est bien la question de l’État qui est posée : ces nouvelles fortunes, bâties sur les décombres du fordisme, s’alimentent de la crise de l’État contemporain et, dans le même temps, contribuent à l’accentuer. Les financiers-philanthropes se trouvent ainsi dotés d’un pouvoir quasi régalien d’arbitrage de la redistribution et, partant, de différents projets de société.

Une logique très anglo-saxonne qui n’est pas partagée en Europe, comme nous le verrons dans la seconde partie de cette étude : la philanthropie européenne et le capitalisme.

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