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Le discret retour des « autrichiens »

Parmi les principales écoles de pensée économique, l’école autrichienne, ou école de Vienne, a longtemps fait figure de parent pauvre. Destinée à rester marginale, la crise des subprimes, sévissant à partir de 2007 aux Etats-Unis, l’a soudainement projeté sous les projecteurs de nombreux économistes, politiciens et universitaires, attirés par son explication monétaire de la crise financière. La diffusion de l’école autrichienne d’économie en Europe reste cependant encore aujourd’hui un vaste champ en friche.

Ludwig von Mises
Ludwig von Mises

Histoire et Principes

L’école a pourtant connu son quart d’heure de gloire en 1974, avec la remise du Prix Nobel d’économie à Friedrich von Hayek, tenant de l’économie autrichienne. Celui-ci s’inscrit dans une tradition initiée par la publication des Principes d’économie de Carl Menger en 1871 et dont Ludwig von Mises, fondateur de la société du Mont Pèlerin en est le plus important représentant. L’école autrichienne se détache de la tradition économique néo-classique dans les années 30, à partir du moment où celle-ci décide de faire sienne les idées keynésiennes, et repose sur un axe principal qui fait sa spécificité :

Le subjectivisme : Les partisans de l’école autrichienne ont une approche de l’homme basée sur  l’individualité, loin du modèle de « l’homo oeconomicus » utilisé par les classiques et néo-classiques depuis Adam Smith. Pour les « Autrichiens », l’économie se base avant tout sur l’étude de l’homme qui se veut un être complexe, doué de raison et d’initiative (il est « entrepreneur »), et dont les objectifs ne sont pas uniquement liés à la satisfaction de ses besoins matériels. Cette approche originale implique la nécessaire mise en œuvre des sciences humaines pour le comprendre afin de formuler, en se basant sur l’expérience, des hypothèses sur ses actions à venir : « Personne ne peut être un grand économiste s’il n’est qu’économiste, et je suis tenté d’ajouter que celui qui n’est qu’économiste devient gênant, voire vraiment dangereux ». (F. A. von Hayek).

De ce premier principe découle tout un système d’idées ayant l’individu comme centre de réflexion. Par exemple, dans la pensée de l’école de Vienne, le système de marché n’est pas négatif en soi. D’après les « autrichiens », celui-ci est le résultat d’initiatives individuelles qui se corrigent et se complètent entre elles de manière, certes concurrentielle, mais également constructive. Le marché doit toutefois être régulé comme tous domaine de la vie en société, mais l’action du gouvernement doit se limiter à une action efficace de police, sans intervenir outre-mesure. Le marché doit donc être décentralisé et s’ancrer le plus possible dans la population. Pour que ce système maintienne sa stabilité, les « autrichiens » mettent en avant l’idée de moralité : pour que le marché prospère, l’initiative individuelle doit respecter un cadre éthique. Dans le cas contraire, le rôle de l’Etat est de la sanctionner. «L’économie de marché n’est pas en contradiction avec des valeurs éthiques communes; au contraire, elle les présuppose.» (Václav Klaus).

Ces principes expliquent la critique des économistes proches de l’école autrichienne par rapport à la crise de 2008, causée, selon eux, par un marché centralisé, coupé de la population et basé sur une réglementation développée autour de la seule « règle » de l’offre et de la demande. Dans la gestion de la crise, les économistes de l’école autrichienne reprochent à l’Etat son intervention dans le sauvetage financier de nombreuses banques, délaissant dans le même temps une réforme en profondeur de la règlementation économique.

Critiques et Intérêt

Suite à l’utilisation par Margareth Thatcher et Ronald Reagan de certains concepts prônés par les « autrichiens », ou plus récemment de l’intérêt que leur porte le républicain Ron Paul, également libertarien, l’école autrichienne se trouve souvent assimilée au néo-libéralisme, dont elle s’efforce pourtant de se détacher afin de conserver son indépendance, et essuie de ce fait les même critiques.

De fait, en France, l’école autrichienne d’économie est principalement présente dans l’entourage de personnalités et groupes à tendance libérale tels que l’Institut Turgot, l’institut économique Molinari, qui a organisé son université d’automne sur ce sujet, ou encore les économistes Pascal Salin, Pierre Garello et Renaud Fillieule. On doit également noter que la diffusion et vulgarisation auprès du public français des théories de l’école de Vienne se fait souvent par le biais de sites internet conservateurs à tendance libérale dont l’économiste Thierry Aimar dénonce les amalgames et la « récupération politicienne » qui contribuerait, selon lui, à conserver l’école autrichienne dans un état de « niche intellectuelle ».

Du point de vue du raisonnement, le journaliste français, fondateur de Marianne Jean-François Kahn soutient que le néolibéralisme supposerait une superstructure (Etat fort) capable de faire respecter la libre concurrence contre les conglomérats alors que cette nouvelle mouvance s’oppose aux deux, biaisant ainsi son système de pensée.

 De même, au sujet de la crise économique de 2008, les professeurs d’économie Nouriel Roubini et Stephen Mihm, auteurs du livre Économie de crise – une introduction à la finance du futur, considèrent  que les partisans de l’école autrichienne d’économie ont eu tort « à court terme ». En effet, selon eux, devant l’ampleur et la rapidité de la crise, les interventions massives du gouvernement américain et de la Fed étaient « nécessaires ». Le risque du renforcement d’un déclin économique entraînant des incidences imprévisibles aurait été, en effet, trop risqué. Cependant, « sur le long terme », les deux économistes considèrent que l’analyse des crises vue par l’école autrichienne, en particulier dans leur phase initiale, pourrait s’avérer juste, ce qui pourrait laisser présager dans le futur la possibilité de percevoir et reconnaitre les signaux faibles qui les précèdent.

Si l’Ecole Autrichienne d’économie se rapproche du néolibéralisme du fait de sa volonté de décentraliser le marché et de limiter le rôle de l’Etat, elle en diffère totalement dans les limites posées à celui-ci. Pour un « autrichien », surveiller de près le marché et ses acteurs, exercer un contrôle soutenu auprès des grands organes financiers ne va pas à l’encontre de ses préceptes. L’école de Vienne, de la niche qu’elle occupe, parvient cependant à  exercer une influence discrète sur le débat politique et la recherche en sciences économiques. Quant au principe d’éthique dans l’économie de marché, d’aucun y verront une preuve du caractère utopique de l’école autrichienne. Cependant, après avoir constaté les importants dégâts que peuvent causer les malversations de ne serait-ce qu’un trader, l’idée a le mérite de séduire.

Raphaël B.

Le social-business : l’économie au service de la réduction de la pauvreté

crédit : Hadrien Meyer / Art Vision System

Le 19 juin 2012, en marge de la conférence des Nations Unies sur le Développement Durable de Rio, l’électricien Schneider Electric et le social-business spécialisé dans l’énergie, Grameen Shakti, ont officiellement créé une joint-venture visant à développer l’accès à l’énergie électrique aux populations les plus défavorisées du Bangladesh. La nouvelle entité économique, Grameen Schneider Electric, témoigne de l’intérêt grandissant des partenariats économiques entre des firmes multinationales et des social-business.

                                                 Développer l’accès à l’énergie durable

La joint-venture Grameen Schneider Electric a été conclue entre Muhammad Yunus, créateur de la Grameen Shakti et prix Nobel de la paix 2006, et Jean-Pascal Tricoire, Président du Directoire de Schneider Electric. Ce social-business ambitionne d’équiper quelques 200.000 foyers en systèmes photovoltaïques domestiques, et ce dès 2013.

 En tant que social-business, la Grameen Schneider Electric répond à certains principes de fonctionnement. Forgé par Muhammad Yunus, la notion de social-business est une activité économique -en opposition à la philanthropie et l’assistance humanitaire- dont le but ultime est la réduction de la pauvreté. Le social-business parvient à accomplir ses objectifs de deux manières : d’un part, en produisant des biens et services ayant une utilité sociale comme le développement de l’accès à l’énergie ; d’autre part, en faisant des populations pauvres l’acteur principal de leur changement de condition économique et sociale. En outre, les bénéfices réalisés par un social-busines à l’occasion de la vente de ses produits ne sont pas distribués aux propriétaires de l’entité économique mais restent dans l’entreprise sociale pour améliorer son activité, voire pour la développer.

 A l’occasion de Rio+20, Jean-Pascal Tricoire expliquait qu’ « en lançant Grameen Schneider Electric en marge de Rio+20, Schneider Electric et la Grameen Shakti associent leurs compétences pour l’accès à l’énergie. Ainsi des solutions durables se développent pour les 1,3 milliard de personnes encore dépourvues de ce droit qu’est l’accès à l’énergie ! »

Le social-business, une autre vision de l’économie

 La création du social-business grâce à l’alliance de Schneider Electric et de la Grameen Shakti s’insère dans une optique de développement durable. Au-delà de ses agissements pour réduire la pauvreté par le biais de l’empowerment, le social-business raisonne en termes de respect de l’environnement. Le développement durable est central dans le social-business, cette « autre type d’activité économique qui prend en compte le caractère multidimensionnel de la nature humaine » selon Yunus.

 Les enjeux sociétaux et les problématiques environnementales sont à la base de cette forme alternative d’activité économique. Pour Yunus, le système économique capitaliste financier est une impasse car il se coupe de l’être humain : l’économiste y substitue une vision « qui prend en compte le caractère multidimensionnel de la nature humaine » où la maximisation systématique des profits est remplacée par la poursuite d’objectifs sociaux spécifiques maximisant le bien-être des populations.

 Muhammad Yunus explique dans son ouvrage « Vers un nouveau capitalisme » :

 « Qu’est ce qui ne va pas ? Dans un monde où le libéralisme économique ne connaît plus guère d’alternative, pourquoi les libres marchés laissent-ils tellement de gens de côté ? Alors que quelques nations sont en marche vers une plus grande prospérité, pourquoi n’est-ce pas le cas d’une grande partie du monde ? L’explication est simple. Dans leur forme actuelle, les marchés libres ne sont pas conçus pour résoudre les problèmes sociaux. A l’opposé, leur fonctionnement pourrait exacerber la pauvreté, la maladie, la pollution, le crime et les inégalités ».

 Dans le contexte actuel de crise économique, sociale et environnementale, la notion de social-business trouve un écho important car elle permet de penser le libéralisme sous un autre prisme.

Yunus soutient qu’il est possible, dans une activité économique marchande, de réaliser des profits sans rechercher la maximisation constante des bénéfices.  Lucide sur les dérives d’un capitalisme unilatéral, Yunus n’en est pas moins un ardent défenseur du libéralisme :

 « Je crois en la liberté des marchés comme source d’inspiration et de liberté pour tous, non comme architecte de la décadence d’une petite élite. La théorie du libre marché souffre d’une défaillance de conceptualisation, d’une incapacité à saisir l’essence même de l’humain. »

La joint-venture et le social-business

La création de la Grameen Schneider Electric illustre l’intérêt de conclure des partenariats entres les firmes multinationales et les social-business locaux pour produire des effets sociaux positifs. Muhammad Yunus voit ces partenariats comme une aubaine car « le monde des affaires concentre l’essentiel de l’innovation financière » mais « n’est pas directement incité à utiliser ses méthodes pour éradiquer la pauvreté ». La création de Joint-ventures permet d’allier la capacité économique des grandes entreprises avec l’objectif des social-business.

En 2005, une autre initiative des joint-ventures vit le jour entre la Grameen Bank, institution de microcrédit créée par Yunus en personne, et le géant agroalimentaire Danone. La Grameen Danone fut créée au Bangladesh pour, selon le protocole d’accord, « réduire la pauvreté grâce à un modèle économique de proximité permettant d’apporter quotidiennement des éléments nutritifs aux pauvres. La joint-venture sera conçue et fonctionnera comme un social-business. Elle cherchera à partager ses bénéfices avec tous ceux que son activité concernera. »

Grameen Danone produit des yaourts savoureux et nutritifs, luttant ainsi contre la malnutrition infantile, tout en cherchant des moyens de servir la collectivité. La Grameen Bank a octroyé de nombreux prêts à des villageois pour acquérir des vaches laitières. Ces personnes sont donc autant fournisseurs des matières premières que consommateurs du produit fini. Plusieurs micro-usines constituent le maillage productif des yaourts. Ainsi, la production de yaourts permet de réduire la pauvreté en offrant un aliment sain et peu onéreux et en redynamisant le tissu économique local pour que les communautés soient acteurs de leur propre changement.

L’expérience de la Grameen Danone fut résumée par l’expression « sauver le monde un pot de yaourt après l’autre » ; le projet de Grameen Schneider Electric pourrait être de « réduire la pauvreté un interrupteur après l’autre ».

L’écologisation de la finance et de l’investissement mondial

Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) a publié en février 2011 un rapport ses les moyens de favoriser le développement d’une économie verte. Ce sont Paul Clements-Hunt et Moustapha-Kamal Gueye qui ont publié ce rapport Continuer la lecture de L’écologisation de la finance et de l’investissement mondial

Vide stratégique et crise économique

Philippe Baumard, président du conseil scientifique du Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégiques (CSFRS), vient de publier l’ouvrage « Le vide stratégique » qui répond à la question suivante : et si la succession des crises et des impasse actuelles (politiques, économiques, sociales) résultaient d’un vide stratégique ? Continuer la lecture de Vide stratégique et crise économique

La « dé-possession » : remède à la crise économique et écologique ?

La FING (Fédération Internet Nouvelle Génération) vient de publier son cahier d’enjeux « Questions numériques 2012-2013 : le temps des ruptures ? » Afin d’imaginer les futurs possibles, ce rapport s’interroge sur les « ruptures » à venir : quelles discontinuités, quelles bifurcations, quels basculements… pourraient-ils venir changer la donne dans un secteur, pour une catégorie d’acteurs, sur un marché ou pour tout le monde ? Comment anticiper ces ruptures et leurs conséquences ? Comment en faire des opportunités ? Pour répondre à la problématique de la crise économique et environnementale, la FING propose notamment le concept de « de-possession ». Continuer la lecture de La « dé-possession » : remède à la crise économique et écologique ?

Michel Aglietta et le financement de la croissance soutenable

Michel Aglietta est professeur de sciences économiques à l’Université Paris X, conseiller scientifique au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), membre de l’Institut universitaire de France, et professeur de macroéconomie au sein de la majeure Alter Management de HEC. Il a été membre du Cercle des économistes et, de 1997 à 2003, du Conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre. Continuer la lecture de Michel Aglietta et le financement de la croissance soutenable